L’autre juive de Saïd SAYAGH

Résumé éditeur

Elle était très belle, Sol, Zoulikha en arabe, la jeune fille juive tangéroise.

Elle s’était liée d’amitié avec une voisine musulmane, Tahra, chez qui elle se rendait quand elle n’en pouvait plus des remarques de sa mère.

Un jour, Tahra informa le pacha que le petite Sol voulait se convertir à l’Islam.

Devant le pacha, Sol nia toute attention de laisser la foi de ses ancêtres. Elle fut condamnée à mort pour apostasie.

Le courage de la jeune fille marqua les esprits de l’époque, musulmans compris. Ce roman s’inspire d’un fait historique : le martyre d’une jeune juive marocaine exécutée à Fès en 1834.

L’auteur est né à Meknès dans une famille aux origines complexes, descendants de juifs convertis à l’Islam, chez qui se mêlent les héritages de Fès, de Mogador, de Tétouan, de Tanger, d’al Andalous et de l’Atlas.

Historien, il a soutenu une thèse publiée aux éditions du CNRS en 1986. Agrégé d’arabe, il enseigne cette discipline à Montpellier.

★★★★★ Que du bonheur !

Critique

L’autre juive, c’est LE roman inattendu glissé entre mes mains au pire moment du mois de septembre pour que je trouve le temps de le lire. Et pourtant, malgré un emploi du temps de ministre, un réflexe de « cinglée de lecture » m’a fait ouvrir le livre, malgré tout.
Quelques pages furent lues, mais quelles pages. J’étais cuite !
Dès les premières lignes, une langue délicieuse m’a saisie. Ces lignes m’apparurent ainsi faites à la fois de poésie et de descriptifs très bien peints d’un univers totalement inconnu pour moi et perdu (communauté juive à Tanger). Déjà, je ne pouvais plus me dérober à cette lecture.

Le socle de l’histoire actuelle ne peut se réduire à l’étude de notre histoire occidentale. Pour comprendre le monde d’aujourd’hui, il nous faut invariablement nous ouvrir à l’histoire des autres pays. J’en suis convaincue depuis toujours.
Mes petits yeux de lectrice me mènent en ce moment souvent vers l’histoire du Maghreb.
Après le libre et courageux « L’art de perdre (Alice Zeniter) », l’abrupt « Le pain nu » (Mohamed Shoukri), le doux « Rêves de femmes » (Fatima Mernissi)…, voici « L’autre juive » de Saïd Sayagh.

Cet auteur marocain musulman d’une famille convertie a le courage de parler, de raconter la religion juive en ce début de 19ème siècle, la religion « qui était devenue celle de la malédiction, de la défaite, de la honte et du mépris. »
L’histoire de jeunes gens qui entrent dans l’âge adulte par un chemin de douleur et de souffrance à cause d’un ostracisme religieux et culturel n’a pas pris une ride et nous interroge.
« Un voyageur européen témoigna …au Maroc les Juifs étaient traités comme des animaux, voir, avec plus de rigueur. C’était à eux que revenait le nettoyage des villes lorsque les ordures sont assez. Quand le sultan avait besoin de leur savoir-faire, ils devaient s’exécuter gratuitement. Ils étaient obligés de supporter toutes sortes d’exactions, coups, insultes, humiliations, même de la part des enfants. La crainte des châtiments, bastonnades, prisons, amendes les avait poussés à marcher pieds nus. »
Même les pauvres qui n’avaient pas de quoi faire l’aumône pouvaient en échange maudire les Juifs pour engranger des bonnes actions !
 » Les Juifs étaient devenus un exutoire à toutes les frustrations des autres êtres.  »

J’apprécie les textes humains, qui parlent de respect. Celui-ci sur le sort de cette jeune juive marocaine et avec elle sa communauté, est courageux et honnête. En expliquant le sort réservé aux juifs au Maghreb, et leur situation avant/après leur fuite d’Espagne, comment ils furent dispersés dans le Maghreb, de quelle manière certains d’entre eux s’étaient convertis en apparence tout en continuant à pratiquer en secret leur religion, comment toute ambition de bâtir un état ou d’affronter une quelconque autorité les avait abandonnés… c’est le récit d’une énergie évaporée, d’un peuple plus à même de répondre aux controverses dont on l’affuble.
Bravo à ce texte tout à la fois doux et dur, lucide et lumineux.

Je n’ai pu que savourer le talent de conteur de Saïd Sayagh, sa narration judicieusement construite avec des aller et retour qui enrichissent le récit et soutiennent le rythme. Ce roman – témoignage d’une époque oubliée laisse un sentiment trouble et étouffant d’une profondeur inattendue et d’une puissante humanité.
Il dénonce la vanité de la domination d’une religion sur une autre et rêve d’une foi qui serait « affaire de cœur et non d’épée« . Comment   » la foi doit être un choix basé sur la connaissance, la conviction, l’adhésion puis l’étude  » et non pas  » la conversion forcée.  » car trop souvent «  il s’agit de soumettre, de dominer, de rappeler à une partie de la population leur état d’infériorité tout en essayant son autorité auprès de ses administrés par sa rigueur et l’application de la charia.  »

La relation particulière entre cette mère juive et sa fille, cette violence introvertie qui explose de manière inattendue est conditionnée par la situation de tous les Juifs et vient dire les douleurs de tout un peuple. Ce texte magnifique, aussi réaliste que spirituel permet de le comprendre.

Quelle foi est la plus pure ?
Celle d’une jeune fille innocente ou celle d’un fondamentaliste épris de pouvoir et sourd à la beauté du vivant ?
Malgré cette âpreté du sort des juifs tangérois, la poésie et l’hymne à la Vie de Sol à travers l’émotion suscitée par les événements décrits ont pénétré mes veines.

C’est la dénonciation des temps où des fondamentalistes ont pris le pouvoir, peu importe dans quelle religion, toujours est-il que les tueries ont toujours suivi les nominations autoritaires, les prises de pouvoir violentes. Haïm Hachuel, le père de Sol, ne dit pas autre chose dans une des pages les plus lumineuses de  » L’autre Juive  » :  » Il avait la vague impression que le même sang mélangé coulait dans toutes les veines. Le même sang berbère, espagnol, gothique, vandale, phénicien, hartani, noir… […]. Il avait compris que l’Éternel ne pouvait préférer un individu à un autre, une tribu à une autre, un peuple ; et qu’il était vain de convertir quelqu’un à une religion.  »

Voici donc le portrait subtil et implacable d’une innocente aux prises avec la bêtise religieuse et la violence du communautarisme, dans une fresque sociale et historique écrite avec un grand talent par un professeur agrégé d’arabe. Cela s’est passé il y a presque deux cents ans…

Un pur moment de bonheur de lecture !

 

 

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