Mémoire de fille de Annie ERNAUX

Résumé éditeur

« J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue. »

Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années.

S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’hui.

★★★☆☆ J’ai un peu aimé.

Critique

Quand, Causette avait demandé à Annie Emaux, quels étaient ses projets en cours, elle avait répondu :
« Je travaille sur une matière, et cette matière, c’est la femme. L’entrée dans la sexualité, la découverte de l’homme. J’ai décidé d’explorer le gouffre de ma vie. »
Elle avait également affirmé que ce texte était « celui qui manquait », et je veux bien le comprendre, car Mémoire de fille, c’est le récit de la fragilité de certaines femmes offrant leur corps à un homme qui bientôt les laissera effacées ou vides. On y lit la force du pouvoir masculin sur la quête idéalisée d’une jeune fille mal informée et grisée par son euphorie de vivre, pour la première fois, dans un groupe de garçons (et quels garçons !).

Reconnaissons, quand même, qu’elle est plutôt pitoyable de naïveté, puisque l’homme propose et « la jeune fille de 58 » se plie trop heureuse d’avoir été choisie.
Le personnage féminin est ainsi, par l’écriture, décortiqué dans sa part sombre d’entrée dans l’âge adulte.

Les meilleurs passages, selon moi, sont ceux dans lesquels Annie Ernaux nous montre la volonté d’exister d’Annie D. dans cette nouvelle fraternité, même si elle n’est faite que de dérision et de vulgarité. C’est l’ébriété communautaire merveilleuse pour celle qui vit recluse depuis dix-sept ans dans le commerce de ses parents et l’institution religieuse qui l’enseigne.
Personne n’avait prévu les garde-fous pour la jeune femme trop heureuse « d’être déliée des yeux de sa mère ».

Quelques mots sur le choc de deux classes sociales (la sienne et celle des autres animateurs de la colo) sont appréciables, mais un peu courts pour moi. Il aurait fallu développer cet aspect.

Reconnaissons à Annie Ernaux qu’il faut beaucoup de courage pour reprendre ces faits passés, et que de « les épuiser de mots » ainsi, c’est une « décomposition » de fille (à prendre dans les deux sens du terme) qu’elle nous offre là, et c’est plutôt pathétique.

Annie D/E ne se sent pas être « ce qu’ils disent qu’elle est et ne fait pas de lien avec l’image qu’ils lui font subir. » Ces hommes (et quelques femmes) ont dépersonnalisé Annie.

Le résultat est probant : Mémoire de fille, c’est donc le récit des faits et gestes, de la « conduite » (comme on disait à l’époque pour définir et classer les filles) d’une très jeune femme (entre 18 et 20 ans) au début des années soixante.

Le désir, l’obsession, l’aliénation, la naïveté, l’espoir, l’humiliation, le fantasme, le sexe de l’autre, l’amnésie morale, l’imagination qui s’affole … font de ce texte autant d’émotions, si universellement traversées, par lesquelles Annie Emaux (se) passe au microscope pour comprendre cette fille-là.
Je ne suis pas certaine que Mémoire de fille fasse, contrairement à d’autres de ses ouvrages, beaucoup avancer la cause de femmes.

Annie Ernaux est une auteure qui a bouleversé mes lectures, il y a de çà pas mal d’années, parce que j’admirais sa capacité à rendre compte de ce qui l’avait traversée, de dissoudre le personnel de l’intime, à parler ouvertement des ruptures entre les classes sociales.
Pour moi, c’est moins palpable là, mais peut-être avec l’âge donne-t-elle, même si elle ne l’entend pas ainsi, davantage à son écriture une forme de résilience qu’avant. C’est en tout cas de cette manière que je l’ai ressenti.

Il m’a semblé que la matière choisie pour ce livre manquait d’humus, ou bien est-ce son style qui m’a déplu, car je l’ai trouvé moins épuré qu’autrefois, et moins délicat aussi.

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